• l'oeil & la plume... trois par trois

    texte de isabelle le gouic                                                                ill. jlmi 2013

     

    J’ai raté le train qui roulait entre les arbres. Les arbres roulaient sous les nuages, sur le toit bleu des wagons de nuit qui allaient trois par trois. La locomotive crachait mon ennui, car la nuit me nuit, et aussi des nuages bleu nuit, trois par trois. La vapeur cachait parfois la lune qui ne montrait qu’un quartier, qu’une partie pas partie. La lune montrait l’une, parfois l’autre. Elle n’était pas entière, elle n’était qu’en tiers.

    Elle brûlait l’infinité des rails à toute vapeur. Les rails rattrapaient ma solitude et je m’y rejoignais.

    Les vitres me regardaient et comptaient les vaches trois par trois. Ma solitude gagnait à me perdre et je perdais mon temps autant que mes printemps. Trois par trois, mes doigts tapotaient sur l’interdiction de se pencher dehors, d’abord en français, puis en anglais et en italien. Je me penchais sur les pas qui traînaient derrière moi et je n’avançais pas. J’attendais en français puis en anglais et en italien l’instant qui ne venait pas.

    La gare était invisible, la salle des pas perdus se remplissait de mes doutes feutrés, l’horloge faisait des tic tac, trois par trois puis se taisait. Tic tac trois fois et je me regardais et tombais dans mon ombre. Un deux trois, soleil ! Le soleil luit, lui, quand moi je sombre, sombre. Les rayons dénombrent mes avatars. Il est trop tard.

    J’ai raté le train qui ne m’attendait pas, alors ma solitude en a pris un autre. Les passagers étaient dans ma tête et ma tête voyageait. J’étais assise devant mes doutes, je les comptais trois par trois et ça ne faisait jamais cent. Alors, sans attendre son tour, mon sang faisait trois tours. Je doutais un peu plus, je faisais le dos rond et mes comptes étaient ronds. Le contrôleur passait devant moi et ne me voyait pas. Le cliquetis de la poinçonneuse me rappelait le parfum des lilas qui s’engouffrait dans des p’tits trous, toujours des p’tits trous.

    Le train où je n’étais pas était vide de toute solitude et plein de brouhaha. Il crachait sa vapeur au museau des vaches qui broutaient trois par trois et giflait la lune parfois, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi ce train là ne voulait pas de moi. Alors, je chemine, ma solitude accrochée aux rails, en français puis en anglais et en italien, trois p’tits tours et puis s’en va, dans un tortillard qui n’existe que pour moi.

    J’ai raté le train qui roulait entre les arbres. Les arbres roulaient sur les nuages, sur le toit bleu des wagons de nuit qui allaient trois par trois, sans moi, sans toi. Emoi...

     

                  ''Le train qui entre en gare ne prend plus de voyageurs. 

                                                Je répète : Le train qui entre en gare ne prend plus de voyageurs'' ...

     

             

                         

     


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  • l'oeil & la plume...  un corps argentique

    texte jlmi                              photo x fin du 19 ème siècle 

     

     

    Sur la plaque de verre, la surface sensible s’est oxydée. Au côté de zones sépia, l’argent est revenu au jour, bleuissant légèrement l’image sans la détruire.

    Le métal ennoblit au contraire la femme dévêtue, crée un charme particulier qui détruit ce qui aurait pu n’être qu’un nu de dessous le manteau, une image de maison close.

    La pose est d’une statue mais avec la vie en plus.

    Le visage aux yeux baissés, regard ombré comme gêné. Un nez un peu fort au-dessus d’une bouche sensuelle. Les longs cheveux défaits qu’une main tente d’ordonner tandis que l’autre tient une courte fleur. Est-ce pour la mettre à ses cheveux que le modèle attend que le photographe ait achevé son travail ?

    Cette main droite est coquine, voyez, elle retient une mèche de cheveux qui sans doute cacherait le sein si... En contrepoint du mamelon ainsi révélé, le nombril éclate au centre du ventre au doux modelé.

    On le sent légèrement bombé. En parfaite harmonie avec le dessin des hanches. Le galbe juste pour la mise en valeur de la vaste toison noire qui vêt le pubis d’une troublante sensualité. On pressent cette parure épaisse et dense, apte à conserver un secret…

    L’image s'interrompt subitement aux genoux, conférant à l’ensemble une allure de Vénus sortant du bain. Vénus au corps argentique.

     

     

     


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  • l'oeil & la plume...  laissez-moi tranquille

    texte de cécile coulon                                                      collage jlmi 2014

     

    Laissez les hommes quitter leurs femmes pour d'adorables jeunes filles
    Laissez les femmes quitter leurs hommes pour des garçons polis
    Les enfants vont grandir les douleurs les fantasmes et les hivers aussi
    Laissez les clés à vos voisins laissez les chiens faire leurs besoins et les chiennes leurs petits
    Laissez-les se noyer dans l'eau du bain laissez flotter vos chagrins à la surface du whisky
    Les poètes sont des boxeurs qui ne savent plus sur quel pied danser laissez-les transpirer
    Les romanciers sont des marathoniens qui s'épuisent avant la fin laissez-les s'abreuver
    Laissez les blondes avoir d'énormes seins laissez les brunes avoir de longues jambes
    Les gens qui se haïssent vous savez souvent s'assemblent
    Côte à côte main dans la main pourtant nous n'avons rien à faire ensemble
    Laissez les gens baiser comme des lapins laissez les gens faire l'amour comme dans les films
    Laissez les gens s'enfermer se salir s'indigner
    Ça n'ira pas plus loin qu'une lettre d'adieu sur le frigo dans la cuisine

    Laissez l'adolescence faire rugir sa colère déplacer des montagnes et tarir les rivières
    Laissez les bons élèves se rêver musiciens laissez les ouvriers se rêver magiciens
    Transformer la machine en mannequin libérer la colombe étouffée dans leurs mains
    Laissez les médecins tirer sur l'ambulance ouvrez les hôpitaux aux malades du coeur
    Fracassés par l'absence la puissance de l'ennui le manque de chaleur
    Laissez les femmes lécher d'autres femmes
    Laissez les hommes sucer d'autres hommes
    Qu'est-ce que ça peut vous faire l'appartement est vide et le désir s'affame
    Comme une fille qui n'a plus que la peau sur les os et du sel dans ses larmes
    Laissez les animaux pisser sur vos portails laissez vos descendants cracher sur vos portraits
    Personne n'est obligé d'aimer la ligne du même sang la haine a ses blasons que la famille ignore
    Laissez les amoureux oublier qu'ils ont aimé laissez les malheureux oublier qu'ils ont sombré
    La solitude est une eau douce il fait bon s'y baigner laissez vos gosses passer la nuit dehors
    Ce sera moins dangereux que le mauvais décor de vos deux corps fermés coquillages silencieux

    Laissez vos chaussures dans l'entrée
    Laissez vos écharpes sécher
    Il pleut dans mon coeur comme sur un toit d'ardoise et le vent souffle fort
    Laissez-moi profiter d'un oreiller brûlant le navire ne prend plus de passager à bord
    Laissez les écrivains devenir célèbre avant leur mort laissez les écoliers sécher leurs yeux et la classe
    Ils ont le droit d'avoir peur vous avez le droit de vous taire le passé est une enclume l'avenir une menace

    Laissez-moi penser à vous comme si nous avions toujours eu des mains liées des bouches humides
    Laissez-moi vous voir je connais votre visage les lignes de vos pommettes jusqu'à vos premières rides
    Laissez-moi prendre du recul du poids de la distance
    Laissez-moi prendre de l'élan du pognon de l'espace
    Le talent se construit le génie se libère laissez les anonymes écarter en deux murs la surface de la terre
    Inscrire à l'encre des paupières les envies de voyage de douceur de promesses mensongères
    Laissez-moi tranquille mes histoires me suffisent je n'ai besoin de rien
    Il pleut dans mon coeur comme sur un toit d'ardoise et j'entends de ma chambre aboyer les derniers chiens. 

      

     Source cg  délit de poésie   http://delitdepoesie.hautetfort.com/ 


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  • texte  amina saïd                                                        ill.  "alzheimer" jlmi  2019

     

     

    Le vieil homme dans la rue

    ne trouve pas le chemin de la maison

    le jour devenu étranger au jour

    deux aiguilles arrêtées à l’horloge du soleil

     

    il y a un chemin peut-être un escalier

    à gravir ou à descendre

    un miroitement dans les fenêtres du ciel

    une clé et une porte pour la clé

     

    quelque chose s’est arrêté

    le privilège de la mémoire

    ou est-ce le temps qui l’a oublié

    ou l’enfant qu’il a vu grandir dans le miroir

    ou ce  à quoi il rêvait quand il écrivait

     

    le plus beau des signes indique

    qu’il n’y a rien à comprendre

     

    juste une porte pour la clé

     

    le cheval de Troie n’était pas un cheval

    rien qu’une machine de guerre – la mort déguisée

    quand la vie se détourne (dit le vieil homme)

     

    l’avenir sera d’autant plus radieux

    qu’il ne sera pas (dit le vieil homme)

    puisque je suis à l’intérieur de l’instant

    où soudain il n’y a plus rien –

    et si terriblement éloigné de l’infini

    le poème comme la revanche de l’autre en soi

    le nu des choses

     

    avec une porte pour la clé

     

     

    in Siècle 21  n°24  2014

     


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  • l'oeil & la plume... le java des bombes atomiques

    texte boris vian                                                                  photo x hiroshima

     

    Mon oncle un fameux bricoleur
    Faisait en amateur des bombes atomiques
    Sans avoir jamais rien appris
    C’était un vrai génie question travaux pratiques
    Il s’enfermait toute la journée
    Au fond de son atelier pour faire ses expériences
    Et le soir il rentrait chez nous
    Et nous mettait en transes
    En nous racontant tout:
    “Pour fabriquer une bombe “A”
    Mes enfants croyez-moi
    C’est vraiment de la tarte
    La question du détonateur
    Se résout en un quart d’heure

    C’est de celles qu’on écarte
    En ce qui concerne la bombe “H’
    C’est pas beaucoup plus vache
    Mais une chose me tourmente
    C’est que celles de ma fabrication
    N’ont qu’un rayon d’action
    De trois mètres cinquante
    Il y a quelque chose qui cloche là-dedans
    J’y retourne immédiatement !”

    Il a bossé pendant des jours
    Tachant avec amour d’améliorer le modèle
    Quand il déjeunait avec nous
    Il dévorait d’un coup sa soupe aux vermicelles
    On voyait à son air féroce
    Qu’il tombait sur un os
    Mais on n’osait rien dire
    Et puis un soir pendant le repas
    Voilà Tonton qui soupire et qui s’écrie comme ça:

    “À mesure que je deviens vieux
    Je m’en aperçois mieux
    J’ai le cerveau qui flanche.
    Soyons sérieux, disons le mot
    C’est même plus un cerveau
    C’est comme de la sauce blanche

    Voilà des mois et des années
    Que j’essaie d’augmenter
    La portée de ma bombe
    Et je ne me suis pas rendu compte
    Que la seule chose qui compte
    C’est l’endroit où elle tombe
    Il y a quelque chose qui cloche là-dedans
    J’y retourne immédiatement

    Sachant proche le résultat
    Tous les grands chefs d’état
    Lui ont rendu visite
    Il les reçut et s’excusa de ce que sa cagna
    Était aussi petite
    Mais sitôt qu’ils sont tous entrés
    Il les a enfermés en disant “soyez sages”
    Et quand la bombe a explosé
    De tous ces personnages il n’est plus rien resté

    Tonton devant ce résultat ne se dégonfla pas
    Et joua les andouilles
    Au tribunal on l’a traîné et devant les jurés
    Le voilà qui bafouille:
    “Messieurs c’est un hasard affreux
    Mais je jure devant Dieu
    Qu’en mon âme et conscience

    En détruisant tous ces tordus
    Je suis bien convaincu
    D’avoir servi la France”
    On était dans l’embarras
    Alors on le condamna et puis on l’amnistia
    Et le pays reconnaissant l’élut immédiatement
    Chef du gouvernement.

     

     


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