•  

    l'oeil & la plume...  le pont

    texte & portrait de Gilles Vigneault

     

     

     

    Vague est le pont qui passe à demain de naguère

    Et du milieu de l’âge on est des deux côtés

    Le mur ne fait pas l’ombre et n’est pas la lumière

    Qu’on appelait l’hiver qu’on nommera l’été

     

    Il n’est pierre de moi qui dorme quand tu danses

    Chacune est une oreille et chacune te voit

    Ton immobilité me tient lieu de silence

    Et chacun de tes mots tombe à l’envers de moi

     

    Je dis à mots petits de grands espaces d’âge

    Qui font en leur milieu croire qu’il est midi

    J’ai peur d’être le pont qui prend pour son voyage

    Le voyage de l’eau entre ses bras surpris

     

    Il va neiger tantôt d’une neige si calme

    Sur des rives de moi où j’hésite à courir

    Que je m’attache à tout ce qui me semble halte

    Sur la courbe attelée aux chevaux de mourir

     

    Gilles Vigneault  « Le pont », Silences, Nouvelles éditions de l’Arc, 1978.

     


    votre commentaire
  •  Anna Pronin   vs

     texte de Lee Sumyeong                                             photo St. Atom Heart

     

     

    Je regarde la fenêtre. Quelque chose réfléchi dans la fenêtre.

    Est-ce la pensée de quelqu’un, et je ne sais pas ce que c’est. Je suis détenue dans la
    pensée de quelqu’un.

    Si je suis la pensée de quelqu’un, je matérialise la pensée de quelqu’un. Je ne peux pas l’ouvrir et
    m’échapper.

    Pendant un moment, je
    perce le rêve de quelqu’un et entre en lui.

    Je l’arrête.

    Le rideau s’envole. Je suis étonnée d’être aussi près. J’essaye de faire tournoyer sa pensée
    mais au même instant je l’enferme. Un à un, mes gestes.

    Quelque chose se reflète dans la fenêtre.
    Maintenant la pensée de quelqu’un est déchirée.

     

     traduction Marie-Christine Masset

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume...

    texte de cathy garcia                                                          photo © jackie-line

     

     

    Juin 1997

     

    Créteil

     

    Pluie, vent, mauvais frissons. Violence et suffisance se partagent les troupeaux mécanisés en mutation vers le pire. Ces villes démesurées où l'individu est englouti dans la masse et le béton, sont de véritables bombes ! Le jour où elles exploseront, ce sera un véritable carnage. Pour l'instant, elles sont livrées à l'usure, le poison ronge de l'intérieur...

     

    Dehors, la musique, un concert. Normal, c’est la fameuse « Fête » de la Musique. Quelques malheureuses bottes de paille, pour un semblant de pique-nique champêtre. Même le temps fait la gueule et crache son mépris.

    Tout à l'heure, j'ai vu des musiciens et une danseuse du Rajasthan, des êtres vivants offrant leur culture en spectacle aux zombies occidentaux. Maintenant, je suis seule, dans une chambre d’hôtel et l'aimé à Draveil, pas très loin. Et puis les autres, avec qui j'ai tant de mal à communiquer. L'ennui. Je me sens trop différente et me tiens en retrait.

    Projections, projections, comment savoir la réalité ? Amour, peur, mort, entrelacés.

    La beauté embrasse le sordide, croissance et dégénérescence.

     

    Le couvre-lit aux motifs vaguement indiens est joli, couleurs d'automne qui s'accorderaient bien avec un feu de cheminée, mais nous sommes en été.

     

    Je déteste cet endroit ! Créteil sonne comme crétins.

     

    Le bonheur, c'est simple comme deux poules et une paonne curieuse, de l'herbe sous les pieds, des étoiles accrochées à la nuit, l'amour qui respire. Trop bref séjour dans le Lot.

     

    Je suis un être impossible, aux trop multiples facettes. C’est ma richesse, mon gouffre. Quand je crois toucher terre, je me retrouve en plein milieu des océans !

     

    Sur le mur, face à moi, une peinture : une façade de maison, des volets bleus, une glycine en attente de fleurir, un arbre qui invoque le vent, le soleil, quelques ombres… Me voilà ramenée au Sud.

     

    in calepins voyageurs et après ?

     



    votre commentaire
  • l'oeil & la plume... pour celle d'entre nous

    texte de audre lorde                                                   ill. de andrea éva györi

     

     

    Pour celles d’entre nous qui vivent sur le rivage
    debout, sur le dur rebord de la décision
    cruciale et seule
    pour celles d’entre nous qui ne peuvent pas s’abandonner
    aux rêves fugaces du choix
    qui aiment dans l’embrasure des portes, allant et venant,
    aux heures d’entre deux aubes
    regardant à l’intérieur et à l’extérieur
    à la fois avant et près
    cherchant un maintenant qui pourrait engendrer des futurs
    comme le pain dans la bouche de nos enfants
    pour que leurs rêves ne reflètent pas la mort des nôtres.

    Pour celles d’entre nous
    sur qui on a imprimé la peur
    comme une ligne fine au milieu de nos fronts
    une peur apprise dans le lait de nos mères
    car par cette arme
    cette illusion d’une certaine sécurité à trouver
    les pieds lourds espéraient nous faire taire
    Pour nous toutes
    ce moment et ce triomphe
    Nous n’étions pas censées survivre.

    Et quand le soleil se lève nous avons peur qu’il ne reste pas
    quand il se couche
    qu’il ne se lève pas le lendemain
    quand notre ventre est plein nous avons peur
    de l’indigestion
    quand notre ventre est vide nous avons peur
    de ne plus jamais manger
    quand nous sommes aimées nous avons peur
    que l’amour disparaisse
    quand nous sommes seules nous avons peur
    que l’amour ne revienne jamais
    et quand nous parlons nous avons peur
    que nos mots ne soient pas entendus
    ni bienvenus
    mais si nous nous taisons
    nous avons toujours peur

    Il vaut donc mieux parler
    sachant que
    nous n’étions pas censées survivre.

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume...

    texte de audre lorde                                                                     ill. jlmi 2020

     

    "La différence entre la poésie et la rhétorique c'est quand on est prêt à se tuer soi-même plutôt que ses enfants.    

    Je suis coincée dans un désert de plaies à vif..., impacts de balles, un enfant mort traîne son visage noir exposé aux confins de mon sommeil. Le sang qui coule de ses joues perforées et de ses épaules est le seul liquide à cent lieues à la ronde et mon ventre gargouille à l'idée de le boire; tandis que ma bouche s'entrouvre, lèvres sèches, sans loyauté ni raison, assoiffée de ce sang juteux qui s'écoule dans la blancheur du désert où je suis perdue, sans image ni magie et où j'essaie de transformer en puissance la haine et la destruction. J'essaie de soigner mon fils mourant avec des baisers; mais le soleil plus vite blanchira ses os.

    Un policier qui a abattu un enfant de dix ans dans le Queens s'est penché sur le garçon, ses chaussures de flic baignant dans le jeune sang et une voix a dit "Crève salle petit connard", (et il y a des cassettes pour le prouver). A son procès le policier a déclaré pour sa défense: "j'ai pas fait gaffe à la taille ni à rien d'autre... juste la couleur", (et là aussi, des cassettes sont là pour le prouver.) 

    Aujourd'hui cet homme blanc de trente-sept ans, treize années de police derrière lui, a été libéré par onze hommes blancs qui se sont déclarés satisfaits. "Justice avait été rendue!"

    Et une femme noire qui m'a dit "ils m'ont convaincue", ce qui voulait dire qu'ils avaient trainé sa carcasse de femme noire d'1m47 sur les charbons ardents de quatre siècles de domination blanche et masculine jusqu'à ce qu'elle lâche le véritable pouvoir qu'elle ait jamais eu et remplisse son propre ventre de béton pour y ensevelir nos enfants.       

    Je ne parviens pas à mettre le doigt sur la destruction, moi, mais si je n'apprends pas à me servir de la différence entre poésie et rhétorique, ma propre puissance en sera bientôt contaminée et deviendra du poison, pourriture ou bien tombera toute molle sans vie comme un câble déconnecté.

    Et un jour, je saisirai ma fiche tumescente et la brancherai à la prise la plus proche et violerai une femme blanche de 85 ans qui est aussi une mère et tout en la battant à mort et en mettant le feu à son lit j'entendrai un choeur grec chanter sur un rythme ternaire.   

    La pauvre elle n'avait jamais rien fait à personne. Quelle bande de sauvages."

     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique