• l'oeil & la plume...  au comptoir du troquet de la gare

     texte de myriam ould hamouda                                                  ill. jlmi  2017

     

    les soirs où la vie manque de poésie
    où la nuit n'est même pas encore tombée
    que tous les songes sont gris
    sous la lune déjà pleine il y a des types vidés
    dont les épaules plient à force de porter
    la misère d'un monde
    qui les a oubliés, disent-ils
    il y a des types vidés qui traînent au bord
    de ce jour qui n'en finit pas
    au comptoir du troquet de la gare.
    ils ont les mains qui tremblent et le visage marqué
    par les mauvais coups d'une existence
    qui n'aurait jamais dû être la leur, disent-ils
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    mais l'éclat de leurs yeux est passé
    avec ce temps qu'ils ne rattraperont plus
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    ils ne se souviennent plus vraiment de quoi
    mais certainement pas
    du comptoir du troquet de la gare.
    ils ont le front plissé et le regard absent
    des chercheurs qui s'échinent
    à veiller tard pour trouver ce qui leur échappe
    et les yeux dans leur bière
    ils cherchent
    la poésie qui manque à leur vie
    à repousser ce moment où il faudra bien
    affronter le noir et le froid
    alors en attendant ils se réchauffent un peu
    au comptoir du troquet de la gare.
    les soirs où la vie manque de poésie
    parfois je croise le regard d'un de ces types-là
    qui semblent jouer avec la lune
    à qui sera le plus plein
    un regard qui s'assoit sur les règles de bienséance
    qui éructe comme ça
    "et toi, qu'est-ce que tu fous là?"
    alors je m'avachis
    comme la nuit tombe enfin
    sur le comptoir du troquet de la gare.
    (et je rêve de Prévert)

     

    publié dans Nouveaux Délits n°56

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume...

    texte de murièle modély                        ill. jlmi sur une photo de lukas ptacek

     

    Maman m'a souvent mis son sexe en plein visage. Je n'ai aucun tabou, je parle beaucoup du sexe de maman. Mais à force de le dire, le redire, le mot sexe finit dans ma bouche aussi inoffensif et fade que le mot table ou le mot chien.

    J'ai pensé chien, ce n'est pas par hasard. Je dis aussi parfois, ma mère est une chienne. Cela ne choque personne, mes amis ont l'habitude, cela les amuse. Ils ont une propension assez banale, à rire dès qu'on parle de cul... Dans les soirées, je fais encore mon petit effet, même si au fil du temps, cela marche de moins en moins : le vulgaire devient lassant à force, et si on réfléchit bien, je ne dis rien de drôle.

    Car lorsque j'évoque mon visage entre les lèvres de ma mère, ce n'est pas pour faire de l'esprit, pas non plus par goût de la provocation. Je suis dans ces moments-là absolument, totalement sincère.
    Aussi loin que je me souvienne, le sexe de maman a toujours occupé ma vie.

    Lorsque j'étais petite, nous allions manger chez mes tantes le dimanche. C'était la belle époque pour ma mère, ça buvait sec, ça fumait tout autant. Entre le café et le digeo, maman racontait immanquablement à ses sœurs captivées, comment ma grosse tête oblongue avait déchiré son con. Elle disait ça en me couvant d'un regard plein d'amour, le genre de regard glaireux qui poisse et vous cloue. Je restais silencieuse. J'écoutais pour la énième fois le long passage, revivais le glissement interminable dans son vagin. Les tantes s'enivraient de paroles, elles n'avaient pas d'enfant.

    J'imaginais leur bassin tout sec s'agiter la nuit, je les imaginais se remémorer, filet de salive sur oreiller mou, les lèvres rouges de maman se déformant sous l'articulation du mot sexe. Le mot. J'aimais le répéter, le tordre. Ma mère m'a donné ça aussi. Avec l'obsession de son corps, le jouir des mots. Mon enfance a été bercée du récit maintes fois réinventé de l'expulsion de mon corps hors de son ventre, de la dilatation jusqu'au point de rupture de ses pauvres huit centimètres de chair sous mes cinquante vagissant et rougeauds.

    Puis j'ai grandi. Je n'allais plus déjeuner le dimanche. Je n'avais plus envie de récit, la réalité était nettement plus singulière. La réalité ressemblait à un morceau de viande crue attendrie par les coups. Après son divorce, ma mère a eu beaucoup d'amants.
    Elle jouissait bruyamment, quel que soit le type, quel que soient les corps. Pendant l'amour, certains geignaient, d'autres grondaient, moi j'entendais toujours plus fort derrière le mur ses « DÉFONCE MOI LA CHATTE ! »
    « Défonce moi la chatte ». Nous en avions une à l'époque. Une chatte blanche à poils longs. Nous l'avions appelé Crevure. Je ne me rappelle plus qui de maman ou moi avait choisi ce nom. Cela me faisait rire tout bas le soir, son cri d'amour qui devenait un appel au meurtre. Je caressais Crevure, serrais mes doigts contre son cou.

    Parfois au lendemain de soirées particulièrement torrides, maman m'appelait au réveil. Elle était ces matins-là d'humeur tendre. Elle voulait un câlin, elle minaudait, elle essayait de me retenir tout contre elle dans le lit. Je sentais à travers le drap son corps collant. Cela me révulsait. Je disais « Maman, je n'ai plus cinq ans ». Elle riait, répétait que j'étais ce qu'elle avait de plus précieux au monde, qu'aucun homme jamais ne prendrait ma place, qu'aucun homme jamais ne la connaîtrait aussi bien que moi... Sûr qu'aucun homme n'était allé aussi loin dans son sexe que moi, ça oui je le savais. Devant mon air renfrogné, elle me demandait si je l'aimais. Je ne répondais pas. Pas parce que je ne l'aimais pas, mais à cause de l'odeur. Je retenais mon souffle, serrais les dents, cela sentait le foutre.

    Imaginer son sexe. L'entendre prononcer ce mot. Le dire moi-même. Tout cela ne me faisait plus rien, qu'avais-je à craindre de deux syllabes ? Mais voir ou sentir son sexe, c'était autre chose. Passer devant la salle de bain, dont elle ne fermait jamais la porte, et la surprendre rasoir en main, dénuder son pubis, voilà qui soulevait le cœur. À chaque fois que cela se produisait évidemment, je claquais la porte. Elle la rouvrait aussi sec, plantait droit ses yeux dans mes yeux et me disait d'une voix sèche, que nous étions l'une à l'autre, que je n'avais pas être gênée, parce que son sexe je le connaissais bien, je m'y étais blottie, je l'avais malmené, qu'un jour ou l'autre, moi aussi on me fourragerait... Puis soudain elle rejetait la tête en arrière, le poids sur nos poitrines se relâchait, elle se mettait à rire. « Que tu es drôle avec ta mine défaite ».

    À mes dépens ou pas, j'ai expérimenté le sexe comme une vaste plaisanterie. Ma mère m'a appris cela  : rire, jouir, faire semblant. Ne pas pleurer. Il s'agit à mon tour de répéter les mêmes gestes, d'asséner les mêmes mots. La regarder vieillir. C'est moi qui aujourd'hui harassée, la rejoins au petit matin dans son lit. Je découvre sa nouvelle odeur, son corps fermé et affaibli. J'appuie fortement ma bouche maquillée contre les mèches blanches sur sa joue. Il n'y a rien d'autre à dire que maman en baisant ses lèvres ridées.

     

    source urticalitblog.blogspot.fr

     

     


    votre commentaire
  • texte francis cabrel                                                               ill. noirot le chat

     

    C'est le silence
    Qui se remarque le plus
    Les volets roulants tous descendus
    De l'herbe ancienne
    Dans les bacs à fleurs
    Sur les balcons
    On doit être hors-saison

    La mer quand même
    Dans ses rouleaux continue
    Son même thème
    Sa chanson vide et têtue
    Pour quelques ombres perdues
    Sous des capuchons
    On doit être hors-saison

    Le vent transperce
    Ces trop longues avenues
    Quelqu'un cherche une adresse inconnue
    Et le courrier déborde
    Au seuil des pavillons
    On doit être hors-saison

    Une ville se fâne
    Dans les brouillards salés
    La colère océane est trop près
    Les tourments la condamnent
    Aux écrans de fumée
    Personne ne s'éloigne du quai

    On pourrait tout prendre
    Les murs, les jardins, les rues
    On pourrait mettre
    Aux boîtes aux lettres nos prénoms dessus
    Ou bien peut-être un jour
    Les gens reviendront
    On doit être hors-saison

    La mer quand même
    Dans ses rouleaux continue
    Son même thème
    Sa chanson vide "où es-tu ?"
    Tout mon courrier déborde
    Au seuil de ton pavillon
    On doit être hors-saison...

    Une ville se fâne
    Dans les brouillards salés
    La colère océane est trop près
    Les tourments la condamnent
    Aux écrans de fumée
    Personne ne s'éloigne du quai

     

     


    votre commentaire
  • l'oreille d'un sourd... Thrène à la mémoire des victimes d'Hiroshima

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume... la vie n'arrive jamais plus tard

    texte & "48 figures noires"  jlmi

     

    Ce soir le bleu est noir. Hors saison. 

    Dans ce large mouvement d’obscurité les étoiles exténuées s’abreuvent à la sève des pierres.  Là-bas, loin, où naît la rumeur,

    des visages de cuir et d’os aux sourires de méduses stupéfiées surgissent

    d’une brume minérale portés par la lumière glacée de l’insupportable du réel. 

    Leurs vies-routines marketées consuméristes de A à Z se lisent telle une fresque faïencée aux désallures de Sixtine profane profanée dans les tons essentiels du temps solide.

    Tout tenter pour faire moins de bruit que le silence.

    Jusqu’aux errances…

    De troquets en bistrots au cœur des odeurs rances de vinasse et de fermentation de vieilles sueurs aigres et de fonds de calbutes cirés.

    Perdu, seul, dans une lumière blette et grasse parmi cette multitude de ruines écorchées vives de la vie faces cachées compagnes et compagnons miroirs porteurs d’orgueil qui au temps du viol ont refusé d’ouvrir les jambes et de jouir de l’inéluctable.

    Spectres en suspens, d’une subliminale beauté gravée dans la chair.

    Cueillir là la lueur aveuglante de l’explosion du vide du monde invisible lors du passage à l’âge.

    Rien n’est plus réel qu’un mirage.

    La vie n’arrive jamais plus tard

    seule la mort décide de notre avenir...

     

    in les Preuves incertaines

     


    votre commentaire