• l'oeil & la plume... New York

    texte de harry r. wilkens                                       ill. courtesy norman j. olson

     

     

    Des gens pressés

    ne se souciant pas

    d'autre chose

    que de leur prochaine pisse.

    Des squares vides

    d'enfants,

    pleins de

    promeneurs de chiens

    vivant

    sur des indemnités.

    Les étrangers

    font marcher

    cette oisiveté,

    alors que

    tout est

    contrôlé

    par des requins,

    des vautours

    et des crocodiles

    derrière les vitres teintées

    de leurs

    limousines extensibles

    déambulant

    à travers les rues.

     

    (traduit par Walter Ruhlmann)

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume... good luck Caroline

    texte de jlmi                                                  toile de jean patrick capdevielle

     

     

    Fin d’année au soleil.

    Marrant de voir tout le monde presque à poil sur les plages et dans les rues et les vitrines se balancer des pères Noël, des guirlandes, des boules et de la neige de coton hydrophile. L’contre pied !

     

    J’étais accoudé à la rambarde du balcon et j’ai vu sous un hibiscus, juste en face

    un sac de ceinture – une banane – Je suis allé le ramasser…

     

    Inventaire de la pochette :

    une jupe de crépon noir toute bouchonnée,

    deux mouchoirs en papier,

    un sachet de protections périodiques quasi vide,

    un stylo,

    un peigne à forte denture,

    de petits élastiques multicolores

    et un protège passeport  de plastique bordeaux contenant,

    une déclaration de perte de passeport et de permis de conduire, auprès de la mairie de StF, datée du cinq janvier, faite par “  Caroline Maïté H. née le quinze avril cinquante neuf à Paris, domiciliée habituellement dans le vingtième arrondissement de Paris, de passage à StF. ”,

    et une petite carte de voeux d’anniversaire, comme les fleuristes en agrémentent les bouquets, représentant des chatons.

     

    Inventaire de la poche extérieure :

    un carton au format carte de crédit, imprimé du portrait d’un très jeune garçon, joint à un bon PMI de la Direction des Actions de Solidarité Départementale, délivré par le dispensaire de StF à l’Institut Pasteur de “ réaliser  sur une jeune femme enceinte, Caroline H., un BHCG plasmatique et une recherche sérologique HIV . ”

     

    Inventaire de la petite poche de la partie  antérieure :

    une lettre en partie déchirée, écrite sur une feuille de papier d’écolier, supplique à une grand-mère :“ attends de revoir tes arrière petites filles avant de partir... Ne crois pas les horreurs que maman peut te raconter sur mon compte, tu sais bien toi que ta fille a toujours été contre moi...Attends moi, j’ai tellement besoin de toi... ”

    Au dos de ce courrier jamais posté, une adresse “  procureur de la République , TGI de P ” et les coordonnées téléphoniques d’un Pascal R.

     

    Décalage !

     

    Surprise passée, émotion retombée, je suis allé remettre la banane au commissariat de StF.

    Le flic semblait prendre vraiment la vie du bon côté. Son sourire sans doute, digne d’une marque de dentifrice !

    « Mais je la connais bien Caroline H., c’est moi qui lui ai remis sa déclaration de perte de papiers d’identité. »

     

    Il a enchaîné

    « Dans la poche où se trouve la lettre, là, il y a de l’herbe, vous avez vu ? »,

    « De l’herbe ? » je pensais en moi-même ben oui couillon, j’ai trouvé le sac dans l’herbe « Oui, de celle que l’on fume ! Regardez…» a-t-il poursuivi, avec un sourire entendu, … J’ai jeté un œil et je n’ai rien vu de spécial !

    Il m’a ensuite expliqué que sur requête du procureur, la police était à sa recherche depuis mars au sujet de la garde de son enfant.

    « Elle est sdf vous comprenez… ? Et puis maintenant elle n’a même plus de papiers provisoires. Elle est vraiment dans la merde !»

    Décalage !

     

    Pour elle la merde n’était sans doute pas dans ces dérisoires papelards officiels.

    Dérisoires oui, en regard de sa vie éclatée

     

    Huit mois qu'elle jouait à cache-cache avec les flics

     

    Et puis,

    il y avait sa grand-mère qui n’avait sans doute pas eu la force de l’attendre

    il y avait sa mère qui l’avait rejetée

    il y avait elle et son sida probable

    il y avait son fils…

     

    Oui, c’était ça la merde, pas autre chose !

     

    Bonne chance gamin, Good luck Caroline !

     

    in les Preuves incertaines

     


    votre commentaire
  •  


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume...  au comptoir du troquet de la gare

     texte de myriam ould hamouda                                                  ill. jlmi  2017

     

    les soirs où la vie manque de poésie
    où la nuit n'est même pas encore tombée
    que tous les songes sont gris
    sous la lune déjà pleine il y a des types vidés
    dont les épaules plient à force de porter
    la misère d'un monde
    qui les a oubliés, disent-ils
    il y a des types vidés qui traînent au bord
    de ce jour qui n'en finit pas
    au comptoir du troquet de la gare.
    ils ont les mains qui tremblent et le visage marqué
    par les mauvais coups d'une existence
    qui n'aurait jamais dû être la leur, disent-ils
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    mais l'éclat de leurs yeux est passé
    avec ce temps qu'ils ne rattraperont plus
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    ils ne se souviennent plus vraiment de quoi
    mais certainement pas
    du comptoir du troquet de la gare.
    ils ont le front plissé et le regard absent
    des chercheurs qui s'échinent
    à veiller tard pour trouver ce qui leur échappe
    et les yeux dans leur bière
    ils cherchent
    la poésie qui manque à leur vie
    à repousser ce moment où il faudra bien
    affronter le noir et le froid
    alors en attendant ils se réchauffent un peu
    au comptoir du troquet de la gare.
    les soirs où la vie manque de poésie
    parfois je croise le regard d'un de ces types-là
    qui semblent jouer avec la lune
    à qui sera le plus plein
    un regard qui s'assoit sur les règles de bienséance
    qui éructe comme ça
    "et toi, qu'est-ce que tu fous là?"
    alors je m'avachis
    comme la nuit tombe enfin
    sur le comptoir du troquet de la gare.
    (et je rêve de Prévert)

     

    publié dans Nouveaux Délits n°56

     


    votre commentaire
  • l'oeil & la plume...

    texte de murièle modély                        ill. jlmi sur une photo de lukas ptacek

     

    Maman m'a souvent mis son sexe en plein visage. Je n'ai aucun tabou, je parle beaucoup du sexe de maman. Mais à force de le dire, le redire, le mot sexe finit dans ma bouche aussi inoffensif et fade que le mot table ou le mot chien.

    J'ai pensé chien, ce n'est pas par hasard. Je dis aussi parfois, ma mère est une chienne. Cela ne choque personne, mes amis ont l'habitude, cela les amuse. Ils ont une propension assez banale, à rire dès qu'on parle de cul... Dans les soirées, je fais encore mon petit effet, même si au fil du temps, cela marche de moins en moins : le vulgaire devient lassant à force, et si on réfléchit bien, je ne dis rien de drôle.

    Car lorsque j'évoque mon visage entre les lèvres de ma mère, ce n'est pas pour faire de l'esprit, pas non plus par goût de la provocation. Je suis dans ces moments-là absolument, totalement sincère.
    Aussi loin que je me souvienne, le sexe de maman a toujours occupé ma vie.

    Lorsque j'étais petite, nous allions manger chez mes tantes le dimanche. C'était la belle époque pour ma mère, ça buvait sec, ça fumait tout autant. Entre le café et le digeo, maman racontait immanquablement à ses sœurs captivées, comment ma grosse tête oblongue avait déchiré son con. Elle disait ça en me couvant d'un regard plein d'amour, le genre de regard glaireux qui poisse et vous cloue. Je restais silencieuse. J'écoutais pour la énième fois le long passage, revivais le glissement interminable dans son vagin. Les tantes s'enivraient de paroles, elles n'avaient pas d'enfant.

    J'imaginais leur bassin tout sec s'agiter la nuit, je les imaginais se remémorer, filet de salive sur oreiller mou, les lèvres rouges de maman se déformant sous l'articulation du mot sexe. Le mot. J'aimais le répéter, le tordre. Ma mère m'a donné ça aussi. Avec l'obsession de son corps, le jouir des mots. Mon enfance a été bercée du récit maintes fois réinventé de l'expulsion de mon corps hors de son ventre, de la dilatation jusqu'au point de rupture de ses pauvres huit centimètres de chair sous mes cinquante vagissant et rougeauds.

    Puis j'ai grandi. Je n'allais plus déjeuner le dimanche. Je n'avais plus envie de récit, la réalité était nettement plus singulière. La réalité ressemblait à un morceau de viande crue attendrie par les coups. Après son divorce, ma mère a eu beaucoup d'amants.
    Elle jouissait bruyamment, quel que soit le type, quel que soient les corps. Pendant l'amour, certains geignaient, d'autres grondaient, moi j'entendais toujours plus fort derrière le mur ses « DÉFONCE MOI LA CHATTE ! »
    « Défonce moi la chatte ». Nous en avions une à l'époque. Une chatte blanche à poils longs. Nous l'avions appelé Crevure. Je ne me rappelle plus qui de maman ou moi avait choisi ce nom. Cela me faisait rire tout bas le soir, son cri d'amour qui devenait un appel au meurtre. Je caressais Crevure, serrais mes doigts contre son cou.

    Parfois au lendemain de soirées particulièrement torrides, maman m'appelait au réveil. Elle était ces matins-là d'humeur tendre. Elle voulait un câlin, elle minaudait, elle essayait de me retenir tout contre elle dans le lit. Je sentais à travers le drap son corps collant. Cela me révulsait. Je disais « Maman, je n'ai plus cinq ans ». Elle riait, répétait que j'étais ce qu'elle avait de plus précieux au monde, qu'aucun homme jamais ne prendrait ma place, qu'aucun homme jamais ne la connaîtrait aussi bien que moi... Sûr qu'aucun homme n'était allé aussi loin dans son sexe que moi, ça oui je le savais. Devant mon air renfrogné, elle me demandait si je l'aimais. Je ne répondais pas. Pas parce que je ne l'aimais pas, mais à cause de l'odeur. Je retenais mon souffle, serrais les dents, cela sentait le foutre.

    Imaginer son sexe. L'entendre prononcer ce mot. Le dire moi-même. Tout cela ne me faisait plus rien, qu'avais-je à craindre de deux syllabes ? Mais voir ou sentir son sexe, c'était autre chose. Passer devant la salle de bain, dont elle ne fermait jamais la porte, et la surprendre rasoir en main, dénuder son pubis, voilà qui soulevait le cœur. À chaque fois que cela se produisait évidemment, je claquais la porte. Elle la rouvrait aussi sec, plantait droit ses yeux dans mes yeux et me disait d'une voix sèche, que nous étions l'une à l'autre, que je n'avais pas être gênée, parce que son sexe je le connaissais bien, je m'y étais blottie, je l'avais malmené, qu'un jour ou l'autre, moi aussi on me fourragerait... Puis soudain elle rejetait la tête en arrière, le poids sur nos poitrines se relâchait, elle se mettait à rire. « Que tu es drôle avec ta mine défaite ».

    À mes dépens ou pas, j'ai expérimenté le sexe comme une vaste plaisanterie. Ma mère m'a appris cela  : rire, jouir, faire semblant. Ne pas pleurer. Il s'agit à mon tour de répéter les mêmes gestes, d'asséner les mêmes mots. La regarder vieillir. C'est moi qui aujourd'hui harassée, la rejoins au petit matin dans son lit. Je découvre sa nouvelle odeur, son corps fermé et affaibli. J'appuie fortement ma bouche maquillée contre les mèches blanches sur sa joue. Il n'y a rien d'autre à dire que maman en baisant ses lèvres ridées.

     

    source urticalitblog.blogspot.fr

     

     


    votre commentaire