• l'oeil & la plume... ma cicatrice

    texte de fanny sheper                                                                        ill. jlmi


    Mon odieuse déchiratrice

    Est la preuve de mon incarcération charnelle.

    Vilaine incrustée sur ma cuisse,

    Elle fait la gueule quand je suis à poil.

     

    Elle m'a scarifiée

    D'une longue ligne de taille

    Cousue de ma hanche au genou.

    Elle est la preuve de mes absences,

    De mes négligences.

     

    Elle est là,

    Quand la bruine la fait grincer.

    Elle grimace en été sur ma peau boursouflée.

    Elle est fièrement plantée là.

    C'est la médaille d'une guerre censurée,

    Blessure honorifique, il paraît.

     

    Tu es une vilaine lésion née de tissus déchirés !

    C'est à cause de toi que j'ai dû rentrer.

    Faire demi-tour estropiée,

    Rapatriée par les pieds.

     

    Je la déteste pour ça, plus que pour la douleur

    Parce que j'ai dû abandonner l'envol.

    Sanctionnée au sol, clouée dans ma cuisse

    Par cette correctrice qui a insulté ma peau.

     

    Quand on me questionne,

    Je dis que c'est les barbelés

    Qui m'ont déchirée comme une évadée.

    Les barbelés qui se trouvent entre ici et là-bas.

    Je dis que c'est un requin

    Qui m'a descendu par le fond

    Alors que je nageais pour me barrer. 

    Je dis que le creux et les 24 traits blancs

    C'est sa mâchoire curatrice de poisson.

     

    Je dis pour parler, pour me laisser rêver,

    Pour faire de cette chirurgie quelque chose de jolie.

    Une longue couture blanche,

    Lézarde mystérieuse d'origine inconnue.

    Une trace qui m’identifie vivante et sûre.

    Une blessure, une aventure,

    Une souffrance, une légende,

    Une cicatrice …

     

     


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    015e.jpg

    texte de bruno toméra                                            ill. pascal ulrich 1997

     

     

     

    Des humains, j'en ai puisé deux amis
    c'est peu et énorme mais se donner
    en pâture demande une ouverture
    que j'ai condamné après que l'un
    d'eux repliant son extrait de naissance
    a tiré sa révérence d'un coup de lassitude avancée.
    Le slalom universel nécessite des entre-chats
    je sais si peu danser ou sur la corde raide
    me sentant plus à l'aise.
    Décalquer les traits d'une figure quand accessoirement
    tout vous parait vain est une prouesse de comédien,
    entendre les mots cent mille fois interprétés, fatigue,
    au lever du rideau l'impression du scénario est inchangé.
    Le maquillage de la séduction souvent se liquéfie
    sur le visage d'un clown triste le fard dégoulinant
    vers le pathétique enduit de la tête au pied.
    Les envolées émerveillées m'inclinent à rigoler au bout
    de quelques minutes si elles ne sont honnêtes, deviennent
    des habitudes fripées brandies d'un creux chapeau de magicien.
    L'amour, l'amitié sont des espaces non fléchés
    où le silence n'a nul besoin d'être meublé.

     

     


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  • plus fort que le blizzard.jpg

    texte de Anna de Sandre                                                               ill.jlmi 2017



    Au commencement,
    J’ai mal pris
    Les fatigues de Maman :
    Quand je rentrais
    De l’école,
    Elle faisait toujours la sieste,
    Mais Papa la regardait
    Comme s’il voulait la dessiner.

    Un jour, il y a eu de la gêne
    Sur le visage de Papa,
    Et j’ai dû céder ma chambre
    Qu’il a repeinte
    En une semaine,
    Puis décorée en un week-end.

    C’est qu’au printemps
    Étaient tombées
    D’incroyables giboulées –
    Une bille de glace
    S’était logée
    Dans le ventre de Maman.

    Elle est ronde
    Et même énorme :
    Dedans il y a
    Un petit bonhomme
    Qui attend le bon moment
    Pour nous faire fondre
    Et prendre ma place.

    paru dans la revue Nouveaux Délits n°56

     


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  • carver palourde verticaleB&W.jpgtexte de raymond carver                                                           ill. jlmi  2014
     
     

    Je ne sais comment ni pourquoi

    ça m’est revenu. Mais je me suis mis à y penser

    juste après que Robert ait appelé

    me disant qu’il arrivait dans quelques minutes

    pour qu’on aille aux palourdes.

     

    C’était mon premier boulot et je travaillais

    sous les ordres d’un dénommé Sal.

    Cinquante et quelques années, et

    simple magasinier comme moi.

    Parti de rien il était

    arrivé à pas grand-chose. Mais content

    d’avoir un boulot, comme moi.

    Il connaissait les rayons du magasin

    comme sa poche et il voulait bien

    m’apprendre. J’avais seize ans, je travaillais

    pour des clopinettes mais j’étais heureux

    comme ça. Sal m’a transmis

    son savoir. Il était patient

    mais faut dire aussi, je pigeais vite.

     

    Mon plus grand souvenir

    de cette période : quand on ouvrait

    les cartons de lingerie féminine.

    Les culottes et autres petits machins

    moulants. Quand on les sortait du carton

    par poignées. Déjà à l’époque,

    il s’en dégageait quelque chose

    de magnifique et de

    mystérieux. Sal appelait ça

    « Les dessou-ous », « les dessou-ous ? »

    Je le croyais sur parole. Alors pendant un temps

    moi aussi j’ai appelé ça : « Les dessou-ous. »

     

    Puis j’ai vieilli. Je n’étais plus

    magasinier. Et j’ai commencé à prononcer

    correctement ce mot français.

    Je savais de quoi je parlais !

    J’avais commencé à sortir avec des filles

    dans l’espoir de faire descendre leurs petites culottes,

    de toucher ce tendre petit morceau de soie.

    Et quelques fois ça marchait. Seigneur, oui,

    elles me laissaient faire. Et leurs culottes

    elles étaient vraiment dessou-ous.

    Tout en dessous, collées à la peau blanche,

    et elles glissaient lentement le long du ventre,

    les long des hanches et des fesses,

    et des superbes cuisses, glissaient un peu

    plus rapidement à hauteur des genoux

    puis des mollets ! Atteignaient les chevilles

    réunies pour cette occasion. Et tombaient enfin

    sur le plancher de la voiture où

    on les oubliait. Jusqu’au moment où

    il fallait les chercher à tâtons.

     

    « Les dessou-ous »

     

    Ces adorables filles !

    « Le chat s’est caché là-dessous. »

    Robert et ses gosses et moi

    là sur la plage

    avec les seaux et les pelles.

    Les gosses ne mangent pas de palourdes.

    Il n’arrêtent pas de faire des « Beurk »

    ou des « bouah » en voyant les coquillages

    dans la pelle pleine de sable,

    avant qu’on les jette dans le seau.

    Et moi qui ne cesse de penser à Yakima.

    Aux sous-vêtements soyeux,

    aux dessous qu’elles portaient en dessous

    Jeanne et Rita, Muriel, Sue et sa sœur,

    Cora Mae. Toutes ces filles.

    Des grandes personnes maintenant. Ou pire.

    Disons-le : des mortes.

     

     in  là où les eaux se mêlent     ed l'incertain  1993

     

     


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    …j’ai la gueule de bois, Ô une belle et légère, l’alcool d’Akram est doux aux neurones. On est bien arrivé une heure en avance dans ce hall de l’espace de arts, au buffet ça buvait du rouge et du blanc dans des coupes, le plateau coupe faim à porter, bordel mal à l’aise, j’ai donc été fumer une cigarette avec les gens qui me semblait aussi déguenillés de la vie que moi, quelques sourires, l’attente de la fête du corps. Et puis assis dans des fauteuils inclinables voilà que l’Akram déboule, à coups de masse sur la scène, musique stridente, travail, foule, multitude, tu vois tout, le voilà qui virevolte conjuguant une gestuelle indienne avec de la danse contemporaine.  Pendant une heure et demi «  le salaud... »  il n’arrête pas, il raconte par le corps une histoire, celle je suppose de ses origines, un bout d’histoire du Bangladesh, il danse avec des effets spéciaux d’une poésie sensible. Une scène où tu devines une foule floue revendicatrice et lui qui la regarde en se réclamant de cette foule tant le corps est tendu, les bras s’étendant comme des étendards vers le ciel, comme un peu de cette prière naïve des gens simples. Tu en prends plein la tronche, les moments de douceur sont soulignés par les effets spéciaux délicats et pas m’as-tu vu, l’équipe qui l’accompagne doit être de cadors dans leur genre et puis la musique, - Jocelyn Pook, elle a travaillé avec Stanley Kubrick - te rentre par chaque pore de la peau, c’en est insensé.... J’ai versé deux ou trois larmes à la fin, putain que c’est bon... On est rentré sur le verglas sans s’en rendre compte, il venait de tomber quelques sacs de neige et le ciel se dégageait en laissant des étoiles riantes, on a donc rigolé ensemble…

     


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