• l'oeil & la plume....

    texte de cathy garcia        toile de florian heinke "no more friends just family"

     

    Bien plus tard. Une terrasse de café au bas de Cordes-sur-Ciel. Il fait bon, je suis bien. Vraiment. Trois mecs attablés à côté. L’un d’eux vient de sauver une guêpe tombée dans sa bière, puis il raconte comment il a sauvé un papillon d’une cuvette de toilette dans un bar près de Carcassonne. Le genre de personnage que j’aime. « Vendez-moi un idéal et je vous le paye en dollars ». Un philosophe de bar avec une tête de soufi. C’est bien. Ce soir, je retrouve ma fille, ma bébé d’amour… C’est terrible et probablement nécessaire de voir que je m’habitue à être séparée d’elle et je sais que j’ai besoin de ça. Il y a une vie après la maternité. Quant à l’amour, c’est bien ça qui me donne des ailes… Hier soir, pendant que les gens du stage dansaient sous la lune, moi je dessinais sur le sable de la plage, face à la mer avec cette lune pleine qui traçait sa route de cristal. Un immense bien-être, plénitude. Ces moments où chaque geste témoigne de la densité, quand être rime avec intensité, les mots sont incapables de rendre compte de la sensation pure. Tout juste sont-ils capables de tourner autour dans une tentative d’approche. Tout l’art tient dans cette tentative d’approcher l’essentiel. J’ai profité plus que pleinement de ces deux jours en bord de mer. Ma fille m’a fait ce cadeau là : apprendre à savourer chaque instant, savoir prendre ce qui est donné, tendre la main, ouvrir les yeux, les oreilles et le cœur. Ce qui peut sembler contraintes au premier abord, devient cadre d’expérience, le parchemin où s’inscrit une formidable leçon de vie.

     

    26 et 27 septembre 2004

    in Calepins voyageurs & après ?

     


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  • l'oeil & la plume... New York

    texte de harry r. wilkens                                       ill. courtesy norman j. olson

     

     

    Des gens pressés

    ne se souciant pas

    d'autre chose

    que de leur prochaine pisse.

    Des squares vides

    d'enfants,

    pleins de

    promeneurs de chiens

    vivant

    sur des indemnités.

    Les étrangers

    font marcher

    cette oisiveté,

    alors que

    tout est

    contrôlé

    par des requins,

    des vautours

    et des crocodiles

    derrière les vitres teintées

    de leurs

    limousines extensibles

    déambulant

    à travers les rues.

     

    (traduit par Walter Ruhlmann)

     


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  • l'oeil & la plume... good luck Caroline

    texte de jlmi                                                  toile de jean patrick capdevielle

     

     

    Fin d’année au soleil.

    Marrant de voir tout le monde presque à poil sur les plages et dans les rues et les vitrines se balancer des pères Noël, des guirlandes, des boules et de la neige de coton hydrophile. L’contre pied !

     

    J’étais accoudé à la rambarde du balcon et j’ai vu sous un hibiscus, juste en face

    un sac de ceinture – une banane – Je suis allé le ramasser…

     

    Inventaire de la pochette :

    une jupe de crépon noir toute bouchonnée,

    deux mouchoirs en papier,

    un sachet de protections périodiques quasi vide,

    un stylo,

    un peigne à forte denture,

    de petits élastiques multicolores

    et un protège passeport  de plastique bordeaux contenant,

    une déclaration de perte de passeport et de permis de conduire, auprès de la mairie de StF, datée du cinq janvier, faite par “  Caroline Maïté H. née le quinze avril cinquante neuf à Paris, domiciliée habituellement dans le vingtième arrondissement de Paris, de passage à StF. ”,

    et une petite carte de voeux d’anniversaire, comme les fleuristes en agrémentent les bouquets, représentant des chatons.

     

    Inventaire de la poche extérieure :

    un carton au format carte de crédit, imprimé du portrait d’un très jeune garçon, joint à un bon PMI de la Direction des Actions de Solidarité Départementale, délivré par le dispensaire de StF à l’Institut Pasteur de “ réaliser  sur une jeune femme enceinte, Caroline H., un BHCG plasmatique et une recherche sérologique HIV . ”

     

    Inventaire de la petite poche de la partie  antérieure :

    une lettre en partie déchirée, écrite sur une feuille de papier d’écolier, supplique à une grand-mère :“ attends de revoir tes arrière petites filles avant de partir... Ne crois pas les horreurs que maman peut te raconter sur mon compte, tu sais bien toi que ta fille a toujours été contre moi...Attends moi, j’ai tellement besoin de toi... ”

    Au dos de ce courrier jamais posté, une adresse “  procureur de la République , TGI de P ” et les coordonnées téléphoniques d’un Pascal R.

     

    Décalage !

     

    Surprise passée, émotion retombée, je suis allé remettre la banane au commissariat de StF.

    Le flic semblait prendre vraiment la vie du bon côté. Son sourire sans doute, digne d’une marque de dentifrice !

    « Mais je la connais bien Caroline H., c’est moi qui lui ai remis sa déclaration de perte de papiers d’identité. »

     

    Il a enchaîné

    « Dans la poche où se trouve la lettre, là, il y a de l’herbe, vous avez vu ? »,

    « De l’herbe ? » je pensais en moi-même ben oui couillon, j’ai trouvé le sac dans l’herbe « Oui, de celle que l’on fume ! Regardez…» a-t-il poursuivi, avec un sourire entendu, … J’ai jeté un œil et je n’ai rien vu de spécial !

    Il m’a ensuite expliqué que sur requête du procureur, la police était à sa recherche depuis mars au sujet de la garde de son enfant.

    « Elle est sdf vous comprenez… ? Et puis maintenant elle n’a même plus de papiers provisoires. Elle est vraiment dans la merde !»

    Décalage !

     

    Pour elle la merde n’était sans doute pas dans ces dérisoires papelards officiels.

    Dérisoires oui, en regard de sa vie éclatée

     

    Huit mois qu'elle jouait à cache-cache avec les flics

     

    Et puis,

    il y avait sa grand-mère qui n’avait sans doute pas eu la force de l’attendre

    il y avait sa mère qui l’avait rejetée

    il y avait elle et son sida probable

    il y avait son fils…

     

    Oui, c’était ça la merde, pas autre chose !

     

    Bonne chance gamin, Good luck Caroline !

     

    in les Preuves incertaines

     


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  • l'oeil & la plume...  au comptoir du troquet de la gare

     texte de myriam ould hamouda                                                  ill. jlmi  2017

     

    les soirs où la vie manque de poésie
    où la nuit n'est même pas encore tombée
    que tous les songes sont gris
    sous la lune déjà pleine il y a des types vidés
    dont les épaules plient à force de porter
    la misère d'un monde
    qui les a oubliés, disent-ils
    il y a des types vidés qui traînent au bord
    de ce jour qui n'en finit pas
    au comptoir du troquet de la gare.
    ils ont les mains qui tremblent et le visage marqué
    par les mauvais coups d'une existence
    qui n'aurait jamais dû être la leur, disent-ils
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    mais l'éclat de leurs yeux est passé
    avec ce temps qu'ils ne rattraperont plus
    eux, ils rêvaient d'autre chose
    ils ne se souviennent plus vraiment de quoi
    mais certainement pas
    du comptoir du troquet de la gare.
    ils ont le front plissé et le regard absent
    des chercheurs qui s'échinent
    à veiller tard pour trouver ce qui leur échappe
    et les yeux dans leur bière
    ils cherchent
    la poésie qui manque à leur vie
    à repousser ce moment où il faudra bien
    affronter le noir et le froid
    alors en attendant ils se réchauffent un peu
    au comptoir du troquet de la gare.
    les soirs où la vie manque de poésie
    parfois je croise le regard d'un de ces types-là
    qui semblent jouer avec la lune
    à qui sera le plus plein
    un regard qui s'assoit sur les règles de bienséance
    qui éructe comme ça
    "et toi, qu'est-ce que tu fous là?"
    alors je m'avachis
    comme la nuit tombe enfin
    sur le comptoir du troquet de la gare.
    (et je rêve de Prévert)

     

    publié dans Nouveaux Délits n°56

     


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