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  • texte & portrait de Hélène Monette

     

    J’ai donné des sous aux mendiants

    mais les oreilles, les narines, les poumons

    les yeux et la bouche de l’enfant

    ouverts très grands

    je ne les ai pas vus

    les poèmes

    je les ai tus

       j’ai donné du pain aux oiseaux

       mais la peau de l’enfant

          fil frissonnant des rivières

          vent chaud, plein champ

       je l’ai donnée au plus offrant

       je l’ai vendue

     

    il n’a plus rien sur le dos

       que le déluge

       après nous

     

       dans les contrées de l’ogre

       dans l’ombre froide des pires géants

       dans la forêt rongée

       dans les usines à tuer

     

    Hélène Monette, (1960-2015), « J’ai donné... », Un jardin dans la nuit, Montréal, Boréal, 2001.

     


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  • texte & portrait de Michèle Voltaire Marcelin

     

     

     

    À James

     

    l’après-midi flambe à travers la fenêtre

    à l’heure de la sieste

    il est interdit de parler au poète

    do not disturb

    because

    je fais l’amour avec des mots

    derrière la porte

    et dans mon lit

     

    il ne faut pas déranger le poète

    il n’y a pas de réponse au numéro que vous avez composé

    je m’absente du monde momentanément

    je laisse la misère de côté

    le temps de me dire

    pousse la porte du pied

    prends ton pied

     

    il est interdit de parler au poète

    jusqu’au mois d’août

    because je suis in the bed

    avec des mots

    des mots sans pieds ni tête

    des mots aboiements de lune aux chiens

    des mots frissons d’iguanes éblouis par des roses

    des mots tuiles qui me tombent sur la tête

    car je ne sais pas jouer la comédie

    des mots sables mouvants

    des mots clous de crucifixion

    et de Pâques ressuscitées

    des mots flagellations sur des cuisses dénudées

    des mots promissions

    des mots Place de l’Opéra

    ou Place Saint-Pierre

    ou Place où tu voudras

    between Brooklyn and Africa

     

    il est interdit de disturb le poète

    Je n’y suis pour personne

    quand les mots courent dans ma tête

    et marchent dans mon sang

    trois petits tours et puis s’en vont

    attendez la fin de l’été

     

    il fait un temps à mettre un poème à la rue

     

    Michèle Voltaire Marcelin, « Il fait un temps de poème », in © Terre de femmes - 150 ans de poésie féminine en Haïti, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2010. 

     


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  • texte de anne dufourmantelle                           portrait par roberto frankenberg

     

    Nous avons été des enfants érotiques

    et nous ne le savons plus.

    Nous avons goûté le monde, nous avons touché et été touchés, nous avons écouté un bruit jusqu'à ce qu'il se confonde avec la nuit et nous enveloppe comme une voie lactée merveilleuse, nous avons bercé une feuille d'herbe, un caillou, un mot, des tas de choses impossibles à bercer, nous l'avons fait, nous avons traqué sous nos paupières à demi-closes un signe de vie à l'envers, nous avons construit des passages, des signes, des alphabets, nous avons essayé de comprendre, dos à l'énigme et de nous raconter des histoires pour être moins effrayés.

    Et nous avons oublié cela.

    Cette énergie folle dépensée pour rien, pour quelques sensations fugitives et brûlantes restées sous la peau comme des augures non déchiffrés.

     

    In Éloge du risque

     


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