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    l'oeil & la plume... et dans le ventre cette braise

    texte de murièle modély                                                                 ill. jlmi 2020

     

     

    et dans le ventre cette braise qui n'a plus rien d'ardente

    trop de cendres, les jours ont consumé

    ont laissé leur suie grasse jusqu'à l'anus

    une bavure que je regarde droit
    dans les yeux

    dans les gogues

    "vas-y, baisse, remonte ta culotte

    vas-y, respire, halète"

    dit l'angoisse, ce poids mort qui pèse

    alors je mets du rouge sur mes lèvres

    du noir sur mes yeux

    et je souris à des inconnus

    surtout les tristes
    les seuls dans les bus

    qui n'ont même pas un téléphone pour un peu de lumière bleue

    je m'assois face à ceux qui n'ont rien

    dans les mains

    dans les yeux

    et j'espère que ma mâchoire sera assez grande pour deux

    pour moi
    pour eux

    je me dis qu'il doit y avoir de la beauté

    sous nos odeurs de merde

    sous nos petites suées

    sous nos petites pensées

    dans nos petites vies

    il y a de la beauté 
    quelque part qui apaise

    en attendant je mets du rouge, du noir, j'avale
    pourvu qu'à l'intérieur mon charbon ne cesse de pulser

     

     


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  • l'oeil & la plume... caddy

    texte de isabelle damotte                                                                          ill. X

     


    Le père travaillait
    sur le parking
    alignait
    poussait les caddys
    à l’abandon
    c’était avant
    le coup des jetons

    La mère
    avant
    gouvernante dans un grand hôtel
    avant les enfants le mariage
    avant d’avoir ce qu’elle avait voulu
    avait croisé Gary Grant
    « J’ai perdu la photo. »

    La mère
    mi-temps à Chambourcy
    rapportait le jeudi à midi
    les yaourts
    périmés
    Pour la première fois
    neige et fruits mélangés
    la tête nous tournait
    à force de souffler
    dans les moulins à vent

    La mère
    avec l’argent des caddys
    et des rayons
    le père devenu chef des rayons
    la mère
    avait acheté un costume
    que ça se voit
    et un après-midi
    pour nous
    des chaussures hush puppies
    on partait à l’école
    avec des chiens aux pieds
    maman très fière de son affaire

    Le père
    le jour des deux mille francs
    a découpé le gigot
    pour fêter ça
    la grosse Nadia
    à l’école
    s’enflait comme un boeuf
    avec sa phrase majuscule point à la ligne
    Mon père gagne 5000 francs par mois.
    L’autre gamine
    avec le geste
    mon manteau
    il a couté la peau des fesses

    Le père à la fin
    faisait les marchés
    juste pour la voix haute
    le rire pas caché sous la cape
    ça valait bien la peine
    de charger la voiture

    La mère
    quitte à manquer de tout
    avait manqué de temps
    elle avait prévenu
    Vous verrez
    il sera trop tard
    quand vous irez poser des fleurs
    sur ma tombe

    On n’y va pas souvent
    sur la tombe
    on regarde les films
    de Gary Grant
    On pense au père
    on vérifie qu’on a bien
    dans la poche
    son jeton de caddy"

     

    Paru dans le numéro 53 de la revue Bacchanales /TRAVAIL   nov2015

     

     

     


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  • l'oeil & la plume...

    texte de key mignot                                                          ill. barbara le moëne

     

     

    Certains mots sont faits pour être entendus, les miens sont faits pour être lus.

    Certains parlent d’amour, les miens parlent librement. Certains chuchotent, les miens crient.

    Certains sont heureux, les miens aussi. Ils sont la libération d’un monde enfoui. Des mots sans visages, des mots en prose, en vers et contre tout, des mots volages, qui se posent et voyagent sur le papier. Des mots comédiens qui cherchent public. Des mots chiens qui coursent, des mots loups sauvages. Des mots qui ne visent pas dans le tas pour le plaisir du carnage, des mots qui préfèrent la branche d’arbre au fusil. Des mots qui ne feront couler que de l’encre.

    Des mots qui ont choisi la vie.

     

    texte & illustration parus dans Nouveaux Délits n°65   janv 2020

     

    barbara le moëne

     

     

     

     


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  • l'oeil & la plume... : République sourde / Deaf Republic

    texte de Ilya Kaminsky                                                               ill. Keith Haring

     

     

    Nous vivions heureux pendant la guerre

    Et quand ils ont bombardé la maison des autres, nous

    avons protesté  
    mais pas assez, nous nous sommes opposés mais pas

    assez. J’étais    
    dans mon lit, autour du lit l’Amérique

    _s’écroulait : maison invisible après maison invisible après maison invisible—

    j’ai sorti une chaise et regardé le soleil.

    Durant le sixième mois      
    d’un règne désastreux dans la maison de l’argent

    _dans les rues de l’argent dans la ville de l’argent dans le pays de l’argent,
    notre formidable pays de l’argent, nous (pardonnez-nous)

    vivions heureux pendant la guerre.

     

    We Lived Happily During the War

    And when they bombed other people’s houses, we

    protested
    but not enough, we opposed them but not

    enough. I was
    in my bed, around my bed America

    was falling : invisible house by invisible house by invisible house.

    I took a chair outside and watched the sun.

    In the sixth month
    of a disastrous reign in the house of money

    in the street of money in the city of money in the country of money,
    our great country of money, we (forgive us)

    lived happily during the war.

     

     traduit par Sabine Huynh

     

     


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