• l'oeil & la plume... pute ça s'improvise pas

    texte de pénélope corps                                                        collage jlmi 2017

     

     

    Pute, ça s’improvise pas.

    Alors pute insignifiante, t’imagines le taf.

    Je ne suis ni assez courageuse, ni assez fière de mon cul pour ça.
    Et puis les talons je supporte pas. Et puis j’ai toujours trop chaud ou trop froid.
    Je me plains du temps et des gens.    
    J’ai eu une enfance plutôt sage. J’ai toujours manqué d’audace. Et je suis de cette génération en voie d’extinction et sûrement un peu con qui ne peut pas baiser sans aimer. Ça m’a valu de pleurer sûrement plus souvent qu’une pute après une passe.       
    Faut avoir des couilles pour faire pute. Faut être douée en psychologie de la misère et de la bourgeoisie. Faut être un peu infirmière. Faut encaisser la violence. Faut être douée en humains. Et puis en liberté.
    Les putes sont pas toujours libres, c'est vrai. Mais la liberté c’est qu’un concept un peu factice, un peu flou, pour faire rêver les sociétés. Un truc pour éviter qu’on foute le feu. Un genre de garde-fous. Pute ou pas, tout le monde de traîner sa petite chaîne, son petit boulet d’acier, sa petite cage qui sent pas bon. Liberté de nourrir sa prison mentale, liberté d’addiction, liberté d’avoir mal dans un monde qui fonctionne pas. Personne n’y échappe vraiment.
    Toi non plus. Faut pas être Freud pour comprendre qu’ à chaque fois que tu traites une inconnue de petite pute, tu chiales ta mère. On est tous pareils. On passe nos vies à chialer nos mères. Cherche pas. T’es malheureux. T’es une victime. La nuit, tu appelles. Tu voudrais qu’on t’embrasse les paupières, qu’on te caresse le plexus solaire. Tu voudrais qu’une main douce te rassure les couilles, mais personne le fait. Tu voudrais qu’on te parle de ta puissance, comme Maman, mais personne le fait. Toutes les femmes sont ta mère et toi tu joues au fils de pute. C’est ta misère que tu craches. On a compris. Jouir quand on est seul ça manque de sens oui. C’est insignifiant oui. Toi aussi t’as compris.
    Moi tu vois, ce que j’aurais voulu, c’est avoir une place dans ma famille, ne pas avoir été humiliée, savoir gueuler un peu fort, être capable de décevoir mes parents de temps en temps, devenir une fille solide. Chacun ses problèmes.  
    Aujourd’hui j’ai 39 ans et je suis pas féministe pour un sou.
    Je veux bien qu’on me traite de pute, mais seulement si c’est moi qui demande.

     


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  • l'oeil & la plume... les phrases

    texte de murièle modély                                         ill. anonyme

     

     

    Parfois la phrase te fait le même effet
    que la parole vide d'un homme politique
    répétée en boucle sur les réseaux sociaux
    la phrase comme un grelot 
    un crissement d'ongle sur un tableau
    parfois la phrase
    t'irrite
    t'agresse
    te donne envie d'être une plante verte sur le rebord de la fenêtre
    la traînée brillante d'une limace sur la poubelle
    d'être une mouche, son piquetis noir sur la vitre sale
    d'être le crépi sur le mur
    la table froide sous la main
    de n'être qu'une chose
    inerte mais vivante

     

    Parfois une phrase te fait le même effet
    qu'un glaçon sucé
    en plein soleil, un après midi d'été
    morsure et frisson
    sur la peau et la langue
    parfois une phrase se plante d'un seul coup
    en plein milieu du cœur
    en gros bouillons de mots, entre la veine et l'aorte
    parfois tu es vivante, d'autres fois morte
    mais toujours la phrase va et vient quand tu
    écosses les petits pois
    écoutes la radio
    fais l'amour
    lis un livre
    voilà ce qu'elles font, les phrases
    qui te retournent, t'attrapent, t'embrassent à pleine bouche
    ces phrases 
    qui n'ont aucun sens, aucune raison d'être
    à part d'être jolies, ou tendres, ou dures
    caresse et morsure
    sur la joue et la main

     

     


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    texte de werner lambersy                                           collage jlmi 2013

     

     

    Tous les jours

    j’arrose une petite plante

    verte sans savoir

    si elle a soif

     

    je donne du pain

    aux oiseaux sans savoir

    s’ils ont faim

     

    je prends

    une plume et du papier

    et j’attends

     

     


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  • PRÉDILECTION

    par le Salut invérifiable d'un Idiot souterrain

    l'oeil & la plume... prédilection

    ''L'ordre et la connexion des idées est le même que l'ordre et la connexion des choses.''  

    Spinoza l'Éthique Livre II (1677)

     

     

    la présentation virtuelle proposée  ici d'un extrait de ce texte tente de rendre l'impression 3-D ressenti à la lecture de ce codex* véritable ''porte aux dix mille serrures'' ** au cours de ce périple vous atterrirez problablement sur un autre site. Bon voyage...

     

     

    Ce ne fut pas un divertissement. Les villes mouraient. Il n’était plus possible de fuir & malaisé de se rendre insaisissables : comment s’écarquiller, & à quoi bon ? L’ancien monde s’en était allé, avec son héritage. Aux abords disponibles, dormant peu & n’attendant pas de délivrance, espérant vaguement savoir à qui profitaient les crimes : où perdre tous ces gestes, & de qui se venger ? Ces bêtes étaient-elles si singulières qu’aucune manière de vivre ne leur convienne tout à fait ? Quels mots fallait-il étreindre ? Mais chaque vie est invérifiable – quelques ténuités pleines de prodiges, les vents sans égards. Il faut donc chanter sans rien vouloir prouver – fenêtres & recueillements, La Terre partout vivante.

     Quelque chose s’éveille alors aux confins des moments de jachère, & le désir est sans époque. & quand l’immense vague de lumière se retire, déposant des satisfactions & quelques attentes, l’étreinte immédiate est plus exaltante que la permanence illusoire d’un été. Le grand vent calme exulte & gémit, & bien sûr l’élan de perdition des ponts, les lieux de perdition penchés, le drôle d’élan des ponts, le drôle d’élan des grues & l’eau organisée partout, les ombres changées par la nuit, l’effort indispensable & impitoyable, une frénésie sèche, sévère, les nuits de caillou, & les férocités qu’il faut connaître : ce n’est pas égal. Un mouvement est accompli sans changement, un changement est accompli sans mouvement, & cela ne dit rien. La nuit est épaisse & liquide, odeurs & distances intimes & mêlées, ferveur sans futur & sans histoire, ces étendues profondes jamais verticales, & aucun feu n’est approximatif. Puis les oiseaux pétrissent le matin, dans la délicatesse des bonnes distances que rien ne décrète. Nous sommes d’étranges bêtes, & nous passerons aussi, parmi les peuples qui s’assemblent & les migrations énormes. Cette béatitude en vaut bien d’autres. Malgré tout il faut trouver un lieu où connaître la vie sans contour : quelle est cette prédilection ? Une parole qu’une onde effleure, car Elle est le pilier autour duquel danser, s’ébattre & s’effacer, & ce juste souci qui bondit pour éviter. Il me dispense d’être utile.

     

     

    * ce codex a été imprimé au mois d'août 2011 au 103, à Grenobleà 107 exemplairesà l'instigation d'Emma Chaos

     ** ce terme "dix mille" vient de l'expression chinoise utilisée pour signifier une quantité quasi infini

     


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