• l'oeil & la plume... si j'...

    l'oeil & la plume... si j'...

    texte & ill. jlmi

     

     

    Il était assis sur un banc du boulevard Richard Lenoir. A deux pas de la bouche de métro. Plein hiver. Peut-être moins trois moins quatre déjà. Cette nuit, ça allait donner avec le vent qu’il y avait… Pour éviter ce courant d’air, ses jambes devaient être repliées sous le banc car on ne voyait que son pardessus noir col relevé et ses cheveux noirs bien peignés. Ses mains étaient sans doute planquées au fond de ses poches. D’entre les pointes du col, à intervalles réguliers, sortait un petit nuage de buée. A côté de lui, un grand sac plastique de la fnac tout bosselé de son contenu.

     

    Je l’ai vu vers dix huit heures en sortant du boulot. J’allais prendre mon métro. J’ai pensé qu’il fallait que son rencart se magne pour qu’ils aillent se mettre au chaud vite fait. Des images de couple en train de prendre un pot dans un bistrot du coin puis enlacé en train de batifoler dans un bon plumard m’ont même traversé l’esprit. Ça m’a fait sourire. Sourire dans cette foule affolée, chose rare qui a la certitude de passer inaperçue. Dans cette meute individualiste forcenée il est tacitement convenu une fois pour toute de faire la gueule. Ça évite les conversations qui feraient perdre un temps précieux (sic). C’est comme ça. Métro, dodo… enfin ça vous connaissez.

    Comme d’hab’, le métro était bondé, il a fallu pousser sec pour entrer. Cette odeur bordel ! Une journée de sueurs, de sécrétions organiques, de macérations de fond de calbutes et de pieds dans des chaussures en synthétique et, point d'orgue, d’haleines nauséabondes que la mastication forcenée d’un chewing gum n’arrive pas à masquer. Et puis c’est pas là-dedans qu’on risquerait de prendre froid…

    De ma soirée, il n’y a rien à dire. Rien que du classique.

     

     

    Enfin si vous voulez savoir, avant d’aller au pieu, j’avais mis ça sur le papier, un truc fondé sur des chansons que la radio serinait en permanence et le mec en lardos noir sur son banc et la fille qu’il attendait, enfin un kaléïdo-téléscopage en quelque sorte. Si j’vous l’montre c’est bien parce que c’est vous

     

    « Cette nuit avait été de si grande attente.

     

    Cette nuit là,

    je marchai seul le long des rues. Soudain,

    elle était apparue à la fenêtre de sa salle de bain...

    J’avais attendu longtemps planté là sous l’abri bus.

    Elle était sortie de chez elle,

    m’avait tendu sa main : « Viens... »

     

    Cette nuit là,

    son sexe commençait à sauner

    lorsqu’elle se redressa

    et me dit :

    « C’est fini.

    Tout est bien.

    Désolée,

    je n’irai pas plus loin.

    Pars.

    Maintenant. »

    Elle se rhabillait.

    J’ai demandé :

    « Pourquoi ? Dis, pourquoi ? »

    Elle quitta la chambre sans rien ajouter.

    Je restai assis sur le lit.

    Pétrifié. Stone.

    Le monde est stone…

    Sur Radio Aligre,

    Cat Power venait d’attaquer

    ‘’Love & Communication’’.

     

    Cette nuit là,

    je pensais encore à elle

    en descendant sa rue ;

    là, le court voyage de l’amour mort,

    après un bref passage par la tendresse ,

    atteignit, rancœur subtile

    l’indifférence de l’habitude.

    C’était bien...

    Dans mon baladeur-ascenseur

    sur un thème de Sam Barber,

    Accentus

    prenait chorus.

     

    Maintenant je vis sur la mort.

    Où que je regarde il n’y a personne

    Je suis toujours entouré d’un espace vide et blanc

    et je cherche des réponses

    aux lézardes des murs. »

     

    Après, je vous certifie que j’ai super dormi. Se vider la tête comme ça avant, ça évite toutes ces gymnastiques hypnagogiques vous savez, ces trucs qui vont, qui viennent, qui vous sur-veillent et qui vous empêchent de sombrer vite fait dans les bras de la belle Morphée ( Mort-Fée ? Oh ! pardon…)

    Quand je m’suis levé, j’ai regardé dehors : ‘’moins huit’’ m’a dit le thermomètre de la fenêtre. Wouh ! Ouh ! Faut se couvrir pour aller bosser j’ai pensé…

    Après ? Course contre la montre habituelle pour éviter d’être à la bourre. Mais ça vous connaissez par cœur, non ?

    Donc, RER C puis le métro. Toujours la même cohue mais le matin comme ça vous avez hummmm ! toutes les odeurs de tous les déo-choses ou gels-trucs de la création cosmétique dont la télé vous a rabattu les oreilles la veille au soir. Avec un peu de bol, vous pouvez en prime profiter d’un demi sourire chouette-machin ou d’une haleine bidule-extra-fraîîîîche que vous balance la fille contre laquelle vous êtes bien involontairement plaqué par la foule – qui vous roule, vous entraîne… Piaf, non ? -. Le mélange d’odeurs est parfois à gerber mais c’est toujours mieux que le soir, je vous l’accorde.

     

    Quand je suis sorti du métro il y avait des gyros bleus et oranges qui animaient le boulevard et les flics et les pompiers qui descendaient juste de leurs bagnoles.

    Et là, je l’ai vu. Sur le banc. Il était allongé en chien-de-fusil, bras croisés. Il avait un futal beige foncé et ses pieds étaient à l’air, pas de pompes, pas de chaussettes. Son sac aussi avait disparu. Sauvage la ville la nuit !

    Son visage était gris pâle, ses lèvres presque blanches.

    Aucune buée ne sortait de sa bouche entrouverte…

     

    J’suis resté scotché. Assommé. Tétanisé. Badaud bras ballants.

    Verdict du médecin des pompiers : hypothermie fatale.

     

    Alors c’tait pas avec une nana qu’il avait rendez-vous…

    Rien dans son allure … sdf !

    Quelle merde.

    Si j’…

     

    in "les preuves incertaines"  inédit

     


  • Commentaires

    1
    Cathy
    Vendredi 3 Avril à 13:55

    plaisir de le relire :-) malgré le triste et réaliste

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