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  • l'oeil & la plume... : République sourde / Deaf Republic

    texte de Ilya Kaminsky                                                               ill. Keith Haring

     

     

    Nous vivions heureux pendant la guerre

    Et quand ils ont bombardé la maison des autres, nous

    avons protesté  
    mais pas assez, nous nous sommes opposés mais pas

    assez. J’étais    
    dans mon lit, autour du lit l’Amérique

    _s’écroulait : maison invisible après maison invisible après maison invisible—

    j’ai sorti une chaise et regardé le soleil.

    Durant le sixième mois      
    d’un règne désastreux dans la maison de l’argent

    _dans les rues de l’argent dans la ville de l’argent dans le pays de l’argent,
    notre formidable pays de l’argent, nous (pardonnez-nous)

    vivions heureux pendant la guerre.

     

    We Lived Happily During the War

    And when they bombed other people’s houses, we

    protested
    but not enough, we opposed them but not

    enough. I was
    in my bed, around my bed America

    was falling : invisible house by invisible house by invisible house.

    I took a chair outside and watched the sun.

    In the sixth month
    of a disastrous reign in the house of money

    in the street of money in the city of money in the country of money,
    our great country of money, we (forgive us)

    lived happily during the war.

     

     traduit par Sabine Huynh

     

     


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  • l'oeil & la plume...

    Texte de key mignot                                                          ill. barbara le moëne

     

     

    Respiration saccadée.

    Bouffées de chaleur.

    C’est tellement intense qu’on a envie de tout saccager.

    Arracher ses vêtements, sa peau, son âme.

    Une envie de se laisser aller qui prend à la gorge.

    Un cri qui ne veut pas sortir, blotti dans les entrailles du monde.

    Monde qui tourne en rond. Perte de toute notion.

    Plus d’équilibre. Tout tremble.

    Le temps s’est arrêté.

     

     

    texte & illustration parus dans Nouveaux Délits n°65   janv 2020

     

    barbara le moëne

     

     

     

     

     

     

     

     


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  • l'oeil & la plume...

     

    texte de Marie Cholette                                                          photo  Yasin Akgul

     


    Nous avons perdu notre accastillage
    d’humanité
    notre âme cassée en morceaux
    par nos propres poings
    nous n’avons plus de mains tendues
    vers les populations civiles 
    ciblées par des barils de clous
    par des déversements de chlore

    nous les abandonnons 

    Syriens vos enfants dans des couveuses
    n’ont pas le temps de commencer à vivre
    que déjà la mort guerrière les décime
    impossible de sortir de l’hôpital
    visé par des bombes incendiaires
    et les médecins à l’humanité sans frontières
    gisent sur le sol avec leurs bistouris leurs forceps
    leurs peu d’outils de travail à la main

    pourtant ces hôpitaux
    font office d’arches de Noé
    supposées ne pas prendre l’eau
    alors que le déluge guerrier a lieu

    il n’existe plus pour vous
    d’endroit neutre 
    où de la nourriture des médicaments
    vous seraient distribués
    il n’existe autour de vous
    que des déserts dénués d’humanité

    piégés par des moussons de bombes
    destructrices
    enflammés par des torrents de feu
    jusqu’à votre âme que l’on veut brûler
    même les caves montant d’étage
    se trouvent au grand jour
    vous exposant tels des rats
    aux pièges tendus 
    par le machiavélique Bachar al-Assad

    j’ai entendu ce médecin 
    dans la Ghouta orientale assiégée
    un ami et confrère à qui je parlais 
    à l’autre bout du fil 
    tout à coup l’explosion furieuse des bombes
    et la conversation passée subitement
    de vie à trépas

    j’ai perdu le fil 
    la gorge nouée 
    le vide et un silence assourdissant
    soumis au gaz sarin de l’inhumanité
    je me suis effondrée

    rebelles au régime de Damas
    soutenus par l'Occident
    considérés comme terroristes
    par le tyran 
    et le camp de Palestiniens
    pris en étau
    et les Kurdes visés 
    par le pays voisin
    la trêve aura-t-elle lieu
    les rachitiques seront-ils nourris
    la paix un jour sera-t-elle 
    l’unique pays 
    l’éternité sur cette terre

     


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  • l'oeil & la plume... poème écologique

    texte de Jany Pineau                                                  dessin de Pat Thiébaut   

     

     

    Il devrait y avoir une collecte des déchets politiques
    Hop, un jeune à l’eau, hop une haute autorité à bazarder
    Hop, une charge contre le peuple, hop un gouvernement à éliminer
    On mettrait tout ça sur un coin de trottoir, avec interdiction de bouger
    Tout ça obéirait, un peu ficelé
    Et on l’enlèverait au petit matin
    Avec délicatesse. Bonjour !— on a du savoir-vivre —
    On le déposerait dans le tas des déchets politiques
    Un tas un peu malodorant faut bien dire
    On se pincerait un peu le nez
    Et on recyclerait encore un peu
    Ici, reconversion — on sait être gentil —
    Là, travail d’intérêt général à vie — eh oui, mon général
    Et là-bas, toxique, dangereux, peine perdue mais pas pour tout le monde
    Et pas d’excuses, c’est trop tard.

     


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